Les enjeux de la privatisation de l'orientation scolaire et professionnelle

On assiste depuis quelques décennies à une privatisation rampante de l’Education ; de moins en moins rampante d’ailleurs. Former des élèves dociles, futurs travailleurs bénévoles, voilà les nouvelles tâches qui sont confiées à l’école, ce qui est tout de même très prometteur en termes de profits à venir. L’orientation scolaire et professionnelle en France est depuis fort longtemps intégrée au système éducatif : de tradition progressiste, imprégnée de psychologie, elle a voulu prendre en compte la spécificité d’un public jeune et s’éloigner des tentations adéquationnistes toujours très en vogue dans les discours politiques et affairistes. Autrement dit elle part du désir d’un individu et non des besoins du patronat.
Ne nous a-t-on pas toujours dit que l’école est responsable du chômage ? Qui n’a pas lu que certains secteurs manquaient « cruellement » de main-d’œuvre alors que les ANPE ne désemplissaient pas ? Preuve faite de l’ineptie d’un service public qui encense le savoir et oublie la finalité économique des apprentissages.

Rendre simples les choses compliquées
Actuellement, c’est par le biais d’une orientation présentée comme mal faite par des professionnels mal formés, ne connaissant rien à la réalité du monde économique, que l’école est à nouveau accusée. La tendance lourde depuis 2003 (et la tentative de régionaliser les services d’orientation) est de séparer l’orientation scolaire du monde éducatif. De la limiter de plus en plus à une orientation professionnelle chargée de répondre aux besoins immédiats du patronat en personnel qualifié ou non. On voit vers où ce type d’orientation conduit : à une éducation professionnelle rapidement obsolète, une précarité des savoirs conduisant à une précarité des emplois. Il se cache aussi derrière cette nécessité nouvelle de former des jeunes pour le court terme, tout un marché de l’éducation et de formation permanente, elle-même pourvoyeuse de profits. Changer de métier, changer d’emploi, qu’y a-t-il de mieux s’il s’agit d’un projet personnel, d’un désir d’apprendre ? Mais la réalité se situe on le sait bien ailleurs, dans une insécurité sociale de plus en plus grande que l’on veut imposer comme mode moderne de vie. Sans compter que ces travailleurs, forcés de se former à un nouveau métier en seront certainement de leur poche, comme cela est actuellement le cas si un travailleur veut se former sérieusement : le DIF à lui tout seul ne permet vraiment pas grand-chose…
L’orientation est un concept complexe : parle-t-on du projet d’un individu, de la gestion de flux d’élèves dans un système, des processus d’influence qui vont convaincre un élève de vouloir faire tel ou tel métier, ou d’autres choses encore ? Et pourtant, face à un concept et surtout une réalité des plus complexes, les discours officiels, les analyses du patronat sont d’une inénarrable simplicité, qui confine parfois, surtout dans les rapports parlementaires, à la stupidité la plus grande. « Je m’en allais avec des idées simples vers l’orient compliqué » écrivait De Gaulle. Ils continuent !

La dictature de l’information
Le pire dans cette vision, c’est le déni total de ce qu’est un adolescent : il n’apparaît pas en tant que tel dans ces textes et discours. On parle certes de jeunes, cette race étrange dont certains experts connaissent les besoins et les désirs. Les conseillers d’orientation psychologues n’ont pas cette chance. Ils ne connaissent que des individus. Peut-être devrait-on les former à la politique politicienne pour qu’ils accèdent à ce savoir… Pour ces grands experts, si les jeunes s’orientent mal, c’est qu’ils ne sont pas informés. Il suffit donc de les informer, de la même manière qu’en regardant le journal de TF1 tous les midis, les Français sont informés de la vie du pays et ont tout compris aux phénomènes sociaux, économiques et politiques. Si les jeunes savaient qu’il y a du boulot dans le nettoyage, ils iraient tous, c’est sûr ! Si les jeunes ne courent pas travailler dans l’hôtellerie, c’est qu’ils sont mal informés ; sans compter qu’un conseiller d’orientation leur a peut-être parlé des conditions de travail, des salaires, de la convention collective… Il faut donc informer les jeunes, mais pas n’importe comment. Et qui sont les mieux placés pour informer sur un métier que les professionnels ? Qui mieux que Daguin, patron des hôteliers, peut parler de la beauté du travail en cuisine ? Qui, mieux que Parisot, peut vanter les bienfaits de l’industrie ?
Le premier enjeu de la privatisation de l’orientation est donc celui de l’information. On disposait jusqu’à peu d’un outil fiable, l’ONISEP, office public qui produit de la documentation fiable et surtout honnête et peu chère. L’ONISEP survit aujourd’hui avec des partenariats privés : Fédération française du bâtiment, UIMM… Les documents proviennent maintenant très souvent des syndicats patronaux : superbes mallettes, papier glacé, DVD et sites internet. Quelle impartialité peut-on espérer y trouver ? Nos jeunes, bien informés, choisiront entre les mensonges et les omissions des uns et des autres un métier ou une formation, qu’ils auront tout loisir d’abandonner, à condition d’avoir les moyens de se payer une autre formation. S’ils ne sont pas virés avant.
Personne n’est capable de dire quels seront les besoins en professionnels dans l’avenir : les experts sont avant tout des mièvres. Ont-ils prévu le déficit actuel de médecins ou plus généralement de soignants ? La preuve que non ! L’expert, c’est la Parole d’un dieu, nécessairement con.

Un marché en pleine expansion
Avant le film du soir sur France 2, on découvre le sponsor : Studyrama. Une boîte qui propose une revue sur l’orientation et un site internet. C’est payant et de très mauvaise qualité. La revue est très belle, bourrée de publicités d’écoles privées et d’approximations, voire d’erreurs. Le magazine L’Étudiant est depuis longtemps sur ce « segment ». Il propose des articles parfois bien faits, mais limite arnaque (style deux pages sur une formation hyperpointue et rare). Surfant sur la peur cultivée des familles concernant l’avenir incertain de leurs enfants, il propose ce qui existe par ailleurs mais dont on zappe l’existence. Des boîtes s’ouvrent ici ou là, des conseillers d’orientation quittent la maison mère pour s’enrichir en faisant payer ce qu’ils faisaient gratuitement dans l’Education nationale. Les grosses boîtes, les gros cabinets prospèrent. Bien sûr, n’y ont accès que les familles les plus aisées (300 euros un bilan de merde à Bordeaux) et les plus investies dans l’éducation de leur progéniture. Le marché est ouvert et, pour mieux le développer, quoi de mieux que de rendre le service public en charge de ce secteur inopérant ? C’est un enjeu économique important auquel l’Etat répond en étouffant les services : budgets en chute libre, méconnaissance des personnels, suppression de postes. « Qui veut tuer son chien, dit qu’il a la rage » dit le proverbe. C’est ce qu’ils font : recrutements anecdotiques (50 postes au concours pour remplacer 300 départs à la retraite), Centres d’Information et d’Orientation subsistant avec peine quand ils ne sont pas fermés * Comme le CIO spécialisé dans le handicap à Paris. Il est vrai que l’année du handicap, c’était 2006 ! , conseillers d’orientation psychologues ouvertement dénigrés… La profession a l’habitude de servir de bouc émissaire pour les enfants et les familles : ça fait partie du boulot et on le sait quand on signe ! On en souffre d’autant moins que nous n’avons aucun pouvoir en matière d’orientation… Mais que les politiques et les patrons fassent semblant de ne pas le savoir, ça tue un peu le moral. Comme ça tue le moral de voir un poste supprimé après la mort d’une collègue, signe très clair du respect porté par l’institution à cette profession… Alors, c’est sûr, le service public d’orientation est moribond quand les services privés se développent jusqu’à pouvoir sponsoriser des émissions télé sur une chaîne publique !
Nous aurons donc bientôt affaire à deux types d’élèves et de parents : ceux qui, suffisamment riches et instruits, bénéficieront d’écoute, d’informations personnalisées et fiables apportées par des officines privées et les autres, qui auront le sentiment de choisir, sur les catalogues du MEDEF ou d’écoles en concurrence, l’orientation qu’on saura leur imposer.
La lutte des classes a encore de beaux jours devant elle.

CNT-AIT Bordeaux
(Le Combat syndicaliste CNT-AIT – pages confédérales – août/septembre 2007 n° 212) Imprimer

* Comme le CIO spécialisé dans le handicap à Paris. Il est vrai que l’année du handicap, c’était 2006 !