De l'illusion émancipatrice de la Charte d'Amiens de 1906
à l'intégration complète du syndicalisme en 2006

En octobre prochain sera célébré le centenaire de la Charte d'Amiens. La plupart des syndicats, en France, s'en réclament soit pour la vider de son contenu subversif, soit pour se donner une caution révolutionnaire. Un inventaire complet s'imposerait pour que les illusions du passé ne servent pas de paravent à tous les opportunistes, mais mon propos se limitera à quelques facettes.

Le syndicalisme est-il un outil d'intégration au capitalisme ?
Si nous regardons de près les décisions du début de la CGT, nous pouvons constater qu'il y a une réelle résistance :
- Sur le projet d'accorder aux syndicats la capacité commerciale et le droit d'ester en justice, Pelloutier répond : « L'homme libre n'est pas celui qui se préoccupe de savoir dans quelles limites il faut agir, mais celui qui se met hors les lois si libérales qu'elles puissent être, en attendant qu'il arrive à les détruire ». Une motion sera votée dans ce sens à la quasi-unanimité.
- Sur le projet des retraites, le discours est encore plus radical : « Comment les ouvriers qui ont accepté la lutte des classes viennent-ils demander des retraites à la société capitaliste ? Nous avons lutté depuis si longtemps pour faire comprendre aux ouvriers à travailler eux-mêmes à leur bien-être matériel, et aujourd'hui on veut soumettre au congrès des projets de loi pour demander aux capitalistes des retraites ouvrières ». Il s'agit d'une lutte sans concessions contre les patrons et un état-providence.
L'influence des anarchistes est bel et bien présente dans la confédération et nous pouvons sourire de ces prétendus révolutionnaires qui aujourd'hui revendiquent ces « acquis ».

Indépendance du syndicalisme par rapport aux politiques
Comme nous l'avons vu dans le paragraphe précédent, ce sont les partis politiques (socialistes à l'époque) qui tentent de faire entrer le « jeune syndicalisme » dans leur giron. Cette voie se poursuivra après la boucherie de 14-18 où les plus révolutionnaires avaient été envoyés en première ligne. La validité du combat anti-militariste et anti-patriotique se vérifiera au grand dam des réformistes qui souhaitaient que ces revendications restent du domaine du « politique » (plus exactement des politiciens).
L'attrait de la révolution russe de 1917 occultera les massacres de Cronstadt, de la Makhnovchtchina et de toutes les tentatives d'émancipation sociale trahies. Les libertaires seront avalés avec les « syndicalistes purs » dans une CGTU dominée par les communistes du PCF. En 1926 ils fondent la CGT-SR (syndicaliste révolutionnaire) qui rallie l'AIT (Association Internationale des Travailleurs), réactivée en 1922. La réunification en 1944 puis une nouvelle scission en 1947 et la formation de la CNT en 1946 ne permettront pas de voir réapparaître un syndicalisme de transformation sociale influent, comme il avait pu l'être à la fin du XIXe siècle. Et c'est fort logiquement qu'il fut absent de la révolte de mai 68 en France, laissant les staliniens de la « CGT-PCF » imposer leur loi.

Le syndicalisme en France est-il une particularité en Europe ?
Nous retrouvons dans d'autres pays et à une même époque les mêmes sujets de controverses. En Italie en 1906 la grande confédération sera la CGL et les anarchistes seront regroupés dans l'USI dès 1912 avec une forte activité pendant les occupations d'usine des années 20. En Allemagne, c'est le refus de la séparation entre organisation « politique » d'un côté et organisation « d'usine » de l’autre, qui amène les révolutionnaires à fonder l'AAUDE (Union Générale des Travailleurs d'Allemagne). En Espagne la CNT (Confédération Nationale du Travail) est accolée à la FAI (Fédération Anarchiste Ibérique) et mènera le plus important mouvement d'émancipation du XXe siècle.

Plaidoyer pour l'anarchosyndicalisme
Pour ma part, il n'y a pas de texte qui résoudrait par enchantement la question sociale, mais au regard porté sur le passé, certaines erreurs doivent être évitées. En premier lieu, pas de séparation entre « politique et économique », l'analyse de la société doit être globale. En ce sens, s'il ne s'agit pas de délaisser ce que certains nomment revendications alimentaires ou immédiates, il faut que celles-ci soient reliées à la perspective d'un changement radical (refus du corporatisme, critique du travail, de la marchandise, de l'aliénation, etc.).
Enfin s'il n'est pas sérieux de parler du dépérissement de l'état ou de société ultra-libérale, il faut bien se rendre compte que l'économie est de plus en plus autonome et si nous voulons sortir de son mouvement perpétuel, aucune concession ne devra être faite à l'autonomie de nos conditions de vie. Ce qui induit une critique sans faille de la technoscience et de la société industrielle.
En conclusion, si je suis partisan d'une organisation anarchosyndicaliste comme forme de lutte intéressante permettant d'être au cœur de la société du travail, du chômage et du temps libre pour la critiquer, j'estime dangereux (et non crédible, bien entendu) qu'il s'agisse là de la forme aboutie qui portera notre projet révolutionnaire.
(à suivre)
Michel, Syndicat intercorporatif d'Amiens
(Le Combat syndicaliste CNT-AIT – pages confédérales – octobre/novembre 2006 n° 207) Imprimer