Le harcèlement moral, la loi et nous
(Le Combat syndicaliste juillet – août 2002)
Le capitalisme, on le savait déjà. tue. Il peut le faire
directement ou par procuration, en poussant des exploités au suicide.
La reconnaissance du harcèlement moral par la loi (janvier 2002)
La loi vient toujours sanctionner
une pratique. Elle ne la précède jamais. Il a fallu des années et des années pour qu’apparaisse dans
le Code du Travail une référence au harcèlement sexuel sur les lieux de travail. L’article L122-46
du code du travail, prévoit qu’aucun salarié, aucun candidat à un recrutement, à un stage
ou à une période de formation
en entreprise ne peut être sanctionné. licencié ou faire l’objet d’une
mesure discriminatoire, directe ou
indirecte, pour avoir subi ou refusé de subir les agissements de
harcèlement de toute personne dont le but est d’obtenir des faveurs de
nature sexuelle à son profit ou au
profit d’un tiers modifié par l’article 179 de la loi). Cette loi précise qu’aucun salarié ne peut être sanctionné. licencié ou
faire l’objet d’une mesure discriminatoire pour avoir témoigné de tels
agissements ou pour les avoir relatés.
A cet article, la loi de modernisation
sociale du 17 janvier 2002 vient ajouter le délit de harcèlement moral. L’article L122-49 du
code du travail prévoit qu’aucun salarié ne doit subir les agissements
répétés de harcèlement moral, qui
ont pour objet ou pour
effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou
de compromettre son avenir professionnel. Aucun
salarié ne peut être sanctionné, licencié ou faire
l’objet d’une mesure discriminatoire, directe ou indirecte, pour avoir subi, ou refusé de subir, les agissements de
harcèlement moral ou pour avoir
témoigné de tels agissements ou les avoir relatés. Toute rupture du contrat de travail ou toute disposition discriminatoire qui en résulterait, est nulle
de plein droit.
La notion de harcèlement moral revêt diverses formes
et d’actes visant tous à déstabiliser le salarié. Le harcèlement peut se définir par la méthode utilisée et les effets
recherchés qu’ils soient atteints ou non. Les personnes harcelées
sont en principe mises à l’écart par
leurs collègues et isolées dans leur
milieu de travail. Quand cette situation se poursuit
dans le temps, et que les agissements sont répétés. on considère
qu’il y a harcèlement moral. Les méthodes
sont multiples :
- l’isoler (cette
méthode est systématiquement utilisée car elle est nécessaire pour le processus de harcèlement) ;
- refuser de
communiquer (personne ne lui parle et on ne l’informe de rien) ;
- empêcher la
victime de s’exprimer ;
- la déconsidérer
auprès de ses collègues et clients. ou la dévaloriser (dénigrement
de ses qualités professionnelles devant
les tiers) ;
- la discréditer
dans son travail (on lui confie des tâches inférieures à ses compétences
ou les dépassant) ;
- compromettre
la santé de la victime (heures de travail
changeant continuellement, persécution psychologique).
Le harcèlement moral au travail
Le harcèlement moral au travail
est certainement aussi vieux que le travail lui-même. Mais comme il s’est développé surtout ces
dernières années - jusqu’à être utilisé comme technique de management - il
a pu être différencié peu à peu de l’abus de pouvoir. Depuis près de dix ans des ouvrages sur le sujet commencent à paraître, en France plus récemment
que dans les pays anglo-saxons. Cela va faire deux ans que la médecine du travail a dû organiser un groupe
de travail spécifique.
La différence fondamentale entre le harcèlement moral et l’abus de pouvoir c’est la quasi invisibilité du premier par rapport au second. C’est pourquoi. quand il y a abus de pouvoir, il est rare que l’ensemble des salariés ne réagisse pas.
Quand il y a harcèlement moral, le salarié harcelé,
grâce à une manipulation complexe du harceleur.
est isolé. Parfois le harceleur peut même trouver quelques complices
actifs parmi les camarades de travail
du harcelé, complices qu’il manipule également. Le harcèlement,
une fois initié, n’aura de cesse que si le salarié démissionne
et/ou se suicide. Le but du harceleur
est la destruction de la personne. Il
n’existe pas de victime idéale. Cependant quand un salarié refuse de se laisser
asservir et résiste à l’autoritarisme d’un chef, il peut être choisi comme victime
plus aisément qu’un autre. Des études sur le sujet parlent également de salariés particulièrement travailleurs
et compétents dans leur métier
ou à leur poste.
Dans la nouvelle organisation du travail la performance de l’entreprise devant devenir la motivation de chaque salarié, il devient de plus en plus fréquent que des salariés s’investissent totalement dans
leur travail. La culture d’entreprise, là où elle
fonctionne, entretient largement ce rapport au
travail. Dans un contexte social où l’on fait croire aux salariés qu’il leur faut accepter n’importe quoi sinon ils seront licenciés, il leur est
parfois difficile de prendre le recul nécessaire permettant de reconsidérer le travail pour ce qu’il est, une nécessité économique quotidienne aliénante.
L’intensification du travail,
l’annualisation du temps de travail
où la pointeuse - honnie il y a encore une décennie - est devenue une garantie pour l’employé,
l’usage professionnel du téléphone
portable qui rend le salarié disponible en permanence
aux besoins de l’entreprise, l’informatisation
de nombreux secteurs qui contribue à faire
disparaître le savoir-faire et qui asservit l’ouvrier au rythme de la machine, sans possibilité réelle de sabotage,
l’hyper hiérarchisation des ateliers masquée par une apparence d’égalité entre « collaborateurs ».
etc. engendre un regain de stress et de frustration pour tout salarié. Et
c’est sur cette réalité du travail.
sur cette organisation de l’exploitation, que vont pouvoir s’épanouir
des personnalités perverses.
Parce que nous vivons dans
une société capitaliste,
au sens où aujourd’hui aucune sphère d’activité humaine
n’échappe au capitalisme, il n’y a
pratiquement plus de différence entre la vie au travail et la vie dite privée. Même
si le capitalisme a toujours
besoin de cette fameuse séparation
social/privé et qu’il entretient cette illusion qu’il existerait quelque part un domaine
qui échapperait au social, il
organise le travail de telle
façon que ce qui concerne le monde du travail
déborde largement sur ce qui n’est pas le temps passé à travailler. Aussi une
personne harcelée moralement
sur son lieu de travail trouvera
rarement de l’aide en dehors de son lieu de travail ; elle
n’y sera pas plus crédible. Le capitalisme
a fait peau neuve et les solidarités ouvrières sont difficiles à reconstruire.
L’individualisation des salariés fait partie de la restructuration économique.
On constate aujourd’hui que
les tribunaux traitent
de plus en plus d’affaires, que les prud’hommes ne désemplissent plus. Il s’agit-là d’une multiplication
de cas individuels. Les salariés, isolés les uns des autres. finissent
par remettre leurs problèmes aux mains de la Justice ; et seuls dans l’entreprise
ils se retrouvent une fois de plus seuls dans cette machine judiciaire.
Démunis de l’exercice de leur propre pouvoir. Et même si pour la victime
d’un harcèlement moral le fait de porter son cas en justice est, psychologiquement,
un acte positif, il n’en demeure pas moins qu’elle reste seule, et qu’elle
n’agit pas directement. Son cas est jugé en dehors du contexte social de
l’exploitation.
Il semble donc que la seule façon de ne point réagir
au cas par cas, c’est bien en replaçant ces relations de travail dans le
contexte du travail et dans le sein même de l’entreprise. Soit en étant
solidaires les uns des autres. Alors nous pourrons empêcher toute tentative
de harcèlement (sexuel ou moral) ou nous pourrons le faire cesser. Point
n’est besoin de s’en remettre aux tribunaux.
Les éléments de la loi sur le harcèlement moral au travail
Certes. déjà une « décision
de la Cour d’Appel de Mulhouse du 11 octobre 2000 a reconnu coupable une
entreprise alsacienne. filiale d’un groupe américain. d’avoir pratiqué le
harcèlement moral à l’encontre d’une ancienne salariée (secrétaire âgée
de 40 ans. avec plus de 20 ans d’ancienneté) licenciée après avoir été victime
pendant 18 mois de harcèlement moral. La société a été condamnée à verser
une indemnité de 60.980 € (actualité du 19/03101) ». Ce un an avant
la loi de janvier 2002. Cette nouvelle loi nous dit que : le délit de harcèlement
moral est passible d’un an de prison et de 15.000 € d’amende. Les victimes
de tels actes peuvent désormais faire appel à un médiateur extérieur à l’entreprise.
De plus, les représentants des salariés voient leurs pouvoirs renforcés
pour lutter contre le harcèlement moral au travail. Devant le juge civil
ou prud’homal, la victime bénéficie d’un renversement de la charge de la
preuve mais devra tout de même présenter des éléments de présomption précis
et concordants relatifs aux agissements allégués.
Ainsi. à l’aide de quelques éléments
la victime peut porter plainte contre son harceleur
et que c’est à celui-ci de faire la preuve de non-harcèlement. Or la victime trouve rarement
de témoin du fait qu’elle a été harcelée,
non seulement parce que chaque collègue
aurait peur de perdre sa place, mais également parce que les techniques manipulatoires dont usent les harceleurs sont si insidieuses qu’ils arrivent à faire paraître leur victime comme unique responsable du trouble et du désarroi dans lequel elle se trouve. La décision appartient en dernier lieu à un juge qui statuera si
oui ou non il y a eu harcèlement
moral. Un juge n’est pas nécessairement
plus malin que le moindre harceleur
rompu à la manipulation. Et s’il ne reconnaît pas le harcèlement c’est une humiliation de plus que subira la victime.
Ensuite la loi propose un médiateur.
Si le salarié harcelé n’a pas fui l’entreprise, c’est qu’il est déjà déprimé et soumis à son harceleur.
Le mettre en présence de celui-ci dans le but d’une médiation et d’un arrangement entre les parties
c’est l’amener dans une situation où il aurait à partager les « torts », où il devrait assumer une part
de responsabilité. Or, il n’en a pas. Il n’y a pas d’aménagement possible.
Le seul aménagement qui soit
possible n’est que dans l’intérêt
de l’entreprise. Le harcèlement moral est
devenu dans certains cas une technique de management dans le but de faire
démissionner un salarié, afin
de ne pas lui verser d’indemnités de licenciement
par exemple. Dans tous les autres cas, beaucoup plus fréquents, le harcèlement
moral est nuisible à la bonne marche de l’entreprise : dégradation de l’ambiance de
travail, perte de productivité,
etc. Il va donc de l’intérêt de l’entreprise d’arranger ce genre de situation.
Elle ne le fait pas par souci d’humanité. Elle avait donc besoin d’une
loi. Et la voici. Cette loi est comme toutes les lois : si elles
peuvent nous servir parfois à nous défendre, elles protègent surtout les
intérêts de ceux qui les font.
Loiseau (syndicat interco Marseille)
Sources : divers textes légaux et études sur le sujet émanant d’associations, de syndicats, de psychiatres.